DRUMMONDVILLE
Il aurait été le premier au Québec. Mesurant 1m80 et pesant 95 kilos, il faisait figure de géant à une époque où la taille moyenne était en dessous de 1m70. Un témoin, M. André-Napoléon Montpetit, décrit ainsi certains de ses tours : J’ai vu Grenache se promener à pas carrés avec trois hommes suspendus aux longues tresses de sa chevelure et s’en débarrasser à volonté par une secousse de tête (…)
Je l’ai vu, ce qui est plus fort, se renverser en arrière, de manière à ne toucher le sol que des pieds et des mains, le corps tendu comme l’arche d’un pont. On lui plaçait sur le ventre une forte enclume, sur laquelle deux hommes, armés de lourds marteaux, frappaient à coups redoublés. Grenache ne bronchait pas.
Cet athlète était aussi très apprécié comme travailleur d’élection dans l’immense comté de Drummond et Arthabaska. Mais, vous demandez-vous, qu’est-ce qu’un hercule de foire vient faire dans l’exercice du droit de vote ? Pour comprendre, il faut avoir une idée du processus électoral de l’époque.
Bien qu’on soit sous le régime de l’Union depuis 1840, le système demeure le même que celui établit en 1792 : il n’y a qu’un bureau de scrutin par comté, ce qui n’est pas de nature à favoriser un taux de participation élevé, vu les distances à parcourir. Le scrutin peut durer plus d’un jour. On ira jusqu’à 3 jours dans certains comtés. On ferme le bureau quand aucun électeur ne s’est présenté depuis une heure. Ont droit de vote les citoyens âgés d’au moins 21 ans, propriétaires de biens fonciers et les locataires payant un montant minimum de loyer. Les Conseillers législatifs, les ministres du culte, les individus reconnus coupables de félonie ou de trahison sont exclus du suffrage. Les femmes, n’ont plus le droit de vote depuis 1848.
Le vote se fait « oralement et publiquement ». Aussi bien, la majorité des électeurs ne sachant ni lire ni écrire. Les candidats appellent au vote à travers les journaux et ne se privent pas d’arroser copieusement les rencontres avec leurs éventuels électeurs. Comme le scrutin dure longtemps et qu’on sait qui vote pour qui, on sait vite quel candidat est en avance et on comprend qu’il suffit de bloquer les chemins pendant plus d’une heure pour assurer sa victoire. C’est ici qu’interviennent les « boulés » (bullies), travailleurs d’élections pourvus de gros bras, afin d’exécuter cette peu subtile fonction politique… et c’est ici que le lecteur commence à comprendre le rôle politique que peut jouer quelqu’un comme Claude Grenache. Mais pour savoir comment la chose s’est passé lors des élections de 1861 dans Drummond et Arthabaska, il faudra attendre la prochaine chronique.
À suivre…

Pour en savoir plus :
Saint-Amant, Joseph-Charles
Un coin des Cantons de l’Est
Drummondville, La Parole,1932,534 p.
Lacoursière, Jacques
Quand tout le monde savait pour qui l’on votait !
Cap-Aux-Diamants no 73, printemps 2003, p 15 à 17
Claude Grenache, Homme fort, superbe hercule !
Le Bagotier, Journal Sainte-Hélène-de-Bagot, février 2016, p 2
Image : Scène d’élection à Château-Richer. Tableau de Joseph Légaré
Source : Joseph Légaré et la satire graphique à Québec vers 1850
Une lecture comparée de la Ménagerie annexioniste et du Journal de Québec
Suzanne Simoneau https://books.openedition.org/inha/8371