Drummondville
Les agents correctionnels et employés de l’Établissement de Drummond sont sortis des murs et du silence ce matin afin de manifester leur inquiétude et situation @ Crédit photo Eric Beaupré / Vingt55 Tous droits réservés.
Les manifestants dénoncent notamment des compressions de l’ordre de 132 millions de dollars qui, selon eux, auront des répercussions directes sur les effectifs et les conditions dans lesquelles les agents doivent assurer la sécurité à l’intérieur de l’établissement.
Au pénitencier fédéral de Drummondville, les compressions commenceront à se faire sentir dès octobre. Selon le Syndicat des agents correctionnels du Canada, un poste de patrouille mobile assuré en semaine ainsi qu’un poste d’agent formateur doivent notamment être abolis. Des changements toucheront également les maîtres-chiens, dont certains postes seront réorganisés afin d’assurer désormais une couverture à l’échelle régionale.
Ces mesures s’inscrivent dans un effort de réduction des dépenses imposé au Service correctionnel du Canada (SCC), qui doit retrancher environ 132,2 millions de dollars de son budget de fonctionnement à l’échelle canadienne d’ici 2028-2029.
Les compressions ne se limitent toutefois pas à l’établissement de Drummondville. Dans d’autres pénitenciers du pays, des postes associés à la lutte contre l’introduction de colis par voie aérienne, notamment par drone, seraient également touchés, tout comme certains effectifs d’établissements à sécurité maximale.
Pour les représentants syndicaux affiliés à la CSN, ces réductions dépassent la simple réorganisation administrative puisqu’elles atteignent directement des fonctions de première ligne, la diminution de ces effectifs risque d’avoir des conséquences sur la capacité d’assurer la sécurité à l’intérieur des établissements correctionnels.
L’un des agents correctionnels rencontrés sur place par le Vingt55 a accepté de témoigner sous le couvert de l’anonymat, craignant des pressions ou d’éventuelles représailles de la part de son employeur. Selon lui, le personnel travaille déjà en situation de sous-effectif depuis plusieurs années.
« On travaille déjà en sous-effectif depuis plusieurs années. Ce n’est un secret pour personne », résume-t-il.
Des semaines qui peuvent atteindre 70 heures
Selon son témoignage, le manque de personnel entraîne régulièrement le recours au temps supplémentaire, parfois obligatoire. Des agents doivent revenir travailler durant leurs journées de congé ou leurs fins de semaine, laissant de moins en moins de place à leur vie familiale et personnelle.
Une semaine normale devrait tourner autour de 40 heures, explique-t-il. Or, avec les heures supplémentaires, certains agents peuvent facilement atteindre 70 heures de travail sinon plus dans une même semaine, affirme-t-il. Cette situation pèse lourd sur le moral des troupes. Derrière les murs, rappelle-t-il, les agents doivent demeurer constamment vigilants puisqu’une intervention peut rapidement dégénérer.
Des agents parfois seuls devant des situations à risque
Parmi les inquiétudes soulevées lors du moyen de pression de ce matin figure notamment la possibilité qu’un agent doive intervenir ou effectuer certaines tâches seul dans des situations potentiellement dangereuses. « Un patrouilleur seul, une personne qui tente une fuite, quelqu’un qui tente de rentrer de la drogue… tout seul, il se met à risque », explique l’agent en entrevue au Vingt55
Les risques ne sont pas théoriques, insiste-t-il. Les agents correctionnels évoluent quotidiennement dans un environnement où peuvent survenir des agressions, des blessures ou des incidents graves.
« On n’essaie généralement pas de rentrer des bonbons ici », illustre-t-il pour rappeler la nature des interventions auxquelles les agents peuvent être confrontés.
« Le moral est à moins 130 millions »
Au-delà des risques physiques, c’est surtout la santé mentale du personnel qui préoccupe les manifestants. « La santé mentale, c’est silencieux », souligne l’agent rencontré par le Vingt55.
Il décrit une pression psychologique constante, aggravée par les longues heures de travail, le manque de personnel et la difficulté de maintenir une vie familiale et sociale normale.
« Il y a des pères de famille ici qui ne voient presque plus leur famille, des conjoints qui n’ont plus de vie sociale », témoigne-t-il.
Lorsqu’on lui demande de décrire l’état d’esprit actuel parmi ses collègues, sa réponse est sans équivoque : « Le moral est maintenant en raison des coupures à moins 130 millions. »
Plus préoccupant encore, l’agent affirme que des informations circulent parmi les employés concernant des collègues qui vivraient une détresse psychologique importante, certains étant, selon lui, « sur le bord du suicide ». Il s’agit toutefois de témoignages rapportés par l’agent et non de situations que le Vingt55 a pu confirmer de façon indépendante.
Un ex-employé témoigne aussi d’une détérioration
Ce constat rejoint également celui d’un ex-employé de l’Établissement de Drummond qui a contacté le Vingt55 au cours des dernières semaines. Celui-ci affirme avoir constaté une détérioration des conditions de travail au fil des dernières années et se dit particulièrement préoccupé par les conséquences sur la santé mentale des employés.
Selon lui, les répercussions du travail derrière les murs ne disparaissent pas nécessairement une fois le quart de travail terminé. Elles peuvent se poursuivre à l’extérieur, particulièrement chez les employés qui accumulent les heures supplémentaires et qui se retrouvent ensuite seuls avec la pression et le stress vécus en établissement.
« Les risques et les enjeux sont aussi présents à l’intérieur des murs qu’à l’extérieur pour de nombreux employés qui se retrouvent seuls après leur quart de travail et les nombreuses heures supplémentaires. Les murs hostiles ne sont rien comparativement aux conditions de travail qui se sont dégradées au cours des dernières années », affirme l’ex-employé en entrevue avec le Vingt55.
L’agent estime qu’il faudrait minimalement une cinquantaine d’agents correctionnels supplémentaires pour ramener les effectifs à un niveau permettant de réduire le recours au temps supplémentaire et d’améliorer les conditions de travail.
En plus des conditions de travail acceptable « On a besoin d’au moins une cinquantaine de plus », soutient-il.
Les manifestants reprochent également à l’employeur d’avoir pris certaines décisions sans avoir suffisamment consulté ceux et celles qui travaillent quotidiennement à l’intérieur des établissements. Selon l’agent interrogé, les compressions auraient été décidées « dans un coin de table », sans mesurer pleinement leurs conséquences sur le terrain.
Sortir la réalité de derrière les murs
Les agents rencontrés rappellent finalement qu’un établissement carcéral fonctionne comme une véritable microsociété, mais que très peu de ce qui s’y déroule quotidiennement est visible pour la population. Les impératifs de sécurité expliquent en partie cette discrétion.
Le moyen de pression tenu ce matin devant l’Établissement de Drummond vise justement à rendre cette réalité plus visible et à lancer un message à l’employeur et au gouvernement, selon les travailleurs rencontrés, les compressions ne représentent pas uniquement une question budgétaire.
Pour les agents mobilisés, elles touchent directement les effectifs disponibles, les heures supplémentaires imposées, la sécurité des interventions et la santé psychologique de ceux et celles qui travaillent quotidiennement derrière les murs.
En sortant manifester ce matin, ils souhaitent ainsi rappeler qu’au-delà des chiffres avancés dans les compressions, ce sont aussi des travailleurs, leurs familles et leur sécurité qui risquent d’en subir les conséquences.

Les agents correctionnels et employés de l’Établissement de Drummond sont sortis des murs et du silence ce matin afin de manifester leur inquiétude et situation @ Crédit photo Eric Beaupré / Vingt55 Tous droits réservés.











