Drummondville / Centre-du-Québec
À peine quelques heures après son ouverture, le premier Sommet national du manufacturier intelligent, InnovUP!, semblait déjà avoir atteint sa cible. Réunissant plus de 175 participants à Drummondville, cette première édition, organisée par le Centre national intégré du manufacturier intelligent (CNIMI), témoigne de l’intérêt du milieu industriel québécois pour les enjeux de productivité, d’intelligence artificielle et d’innovation. Un succès initial qui laisse déjà entrevoir que ce grand rendez-vous du secteur manufacturier pourrait avoir trouvé son point d’ancrage à Drummondville, en misant sur la collaboration et des solutions concrètes pour relever les défis d’aujourd’hui et de demain.
L’événement, qui a débuté ce matin et se poursuivra jusqu’à demain, rassemble des acteurs de différentes régions du Québec autour d’un objectif commun , préparer les entreprises manufacturières aux défis de demain, dans un contexte où l’intelligence artificielle, l’automatisation, les enjeux de productivité et la rareté de main-d’œuvre transforment rapidement l’industrie.
Le Vingt55 était présent à cette première journée du sommet et a rencontré quatre intervenants provenant de secteurs complémentaires afin de mieux comprendre les enjeux auxquels font face les entreprises québécoises et les solutions qui s’offrent à elles.
À travers les conférences, les échanges et les rencontres, un constat se dégage : les entreprises manufacturières ne peuvent plus attendre pour amorcer leur transformation. Toutefois, les spécialistes rencontrés s’entendent également sur un point essentiel : cette transition ne pourra réussir sans investir autant dans les compétences humaines que dans les nouvelles technologies.

Hussein Ibrahim, directeur du CNIMI @ Crédit photo et entrevue Eric Beaupré / Vingt55 Tous droits réservés.
Un premier sommet qui pourrait devenir un rendez-vous incontournable
Pour Hussein Ibrahim, directeur du CNIMI, la tenue de ce premier sommet représente une étape importante dans le développement du centre, mais également dans le positionnement de Drummondville comme pôle d’innovation manufacturière.
En entrevue au Vingt55, il rappelle que le projet du CNIMI a considérablement évolué depuis sa création et que plusieurs objectifs initiaux ont déjà été atteints. Le défi consiste maintenant à assurer la pérennité de ses activités et à faire rayonner son expertise au-delà du Centre-du-Québec, à l’échelle nationale et éventuellement internationale.
« On veut que la région ait son propre événement et on est fier d’annoncer qu’InnovUP! est l’événement de la région. On veut le garder », souligne Hussein Ibrahim.
Selon lui, le Québec avait besoin d’un événement capable de réunir trois grandes préoccupations qui sont désormais indissociables pour les entreprises manufacturières : la productivité, l’énergie et l’innovation industrielle. Les entreprises doivent composer avec la concurrence internationale, les tensions tarifaires, les coûts énergétiques, la pénurie de personnel qualifié et l’évolution rapide des technologies.
Le sommet permet ainsi de réunir, au même endroit, des industriels, des chercheurs, des établissements d’enseignement, des fournisseurs technologiques et des spécialistes capables d’accompagner les entreprises dans leurs projets.
Le directeur du CNIMI insiste particulièrement sur l’importance de cette proximité entre les différents acteurs.
Une entreprise qui souhaite intégrer l’intelligence artificielle peut notamment échanger avec une autre entreprise ayant déjà entrepris cette démarche, rencontrer un chercheur spécialisé ou découvrir les solutions développées par une jeune entreprise technologique.
Cette mise en commun des expertises constitue, selon lui, l’une des grandes forces d’InnovUP!.
Drummondville possède déjà une expertise et une relève importantes
Au-delà de sa position géographique stratégique, Drummondville dispose d’un environnement particulièrement favorable au développement du manufacturier intelligent.
Le CNIMI bénéficie notamment de la collaboration du Cégep Drummond et de l’UQTR, en plus de réunir des spécialistes en génie mécanique, en génie industriel, en automatisation, en robotisation, en intelligence artificielle et en développement logiciel.
Hussein Ibrahim précise que le centre accueille déjà plus d’une centaine d’étudiants du collégial en génie mécanique, environ une cinquantaine d’étudiants universitaires au baccalauréat ainsi que des étudiants aux cycles supérieurs.
Cette présence étudiante permet aux entreprises de côtoyer directement une relève qui sera appelée à occuper des emplois parfois encore inexistants aujourd’hui.
Le CNIMI met également à la disposition des entreprises des équipements et des environnements d’expérimentation leur permettant de tester de nouvelles technologies sans interrompre leurs propres activités de production.
Pour son directeur, il s’agit d’un avantage important, particulièrement pour les PME qui ne disposent pas toujours des ressources financières ou humaines nécessaires pour mener seules de tels projets.
Il rappelle cependant que l’innovation ne doit pas être perçue comme une course où toutes les entreprises seraient obligées d’adopter immédiatement les technologies les plus récentes.
Certaines doivent d’abord revoir leurs méthodes de travail, améliorer leurs processus ou identifier leurs véritables besoins avant d’investir.
Son message aux entrepreneurs est clair : ils ne doivent pas craindre l’avenir, mais plutôt s’entourer des bonnes personnes pour préparer leur transformation.

Gabrielle Soucisse, directrice générale de Premier Tech Digital @ Crédit photo et entrevue Eric Beaupré / Vingt55 Tous droits réservés.
L’usine de 2030 se construit aujourd’hui : les entreprises doivent commencer par les bonnes bases
Cette nécessité de progresser étape par étape a également été abordée par Gabrielle Soucisse, directrice générale de Premier Tech Digital, rencontrée par le Vingt55 à l’occasion du sommet.
Spécialisée dans la transformation numérique et les technologies manufacturières, elle estime que plusieurs entreprises québécoises ne sont pas encore suffisamment préparées aux changements technologiques qui s’annoncent. Toutefois, elle constate que le contexte économique et géopolitique pousse de plus en plus de dirigeants à prendre conscience de l’urgence d’agir.
Selon elle, l’une des premières questions qu’un manufacturier devrait se poser est relativement simple : est-il capable de savoir, en temps réel, ce qui se passe sur son plancher de production?
Si la réponse est non, l’entreprise doit d’abord mettre en place les outils nécessaires pour recueillir, comprendre et utiliser efficacement ses données. Gabrielle Soucisse explique que plusieurs entreprises souhaitent intégrer rapidement l’intelligence artificielle, sans toujours disposer des bases numériques nécessaires à son fonctionnement.
Or, les données recueillies doivent être fiables, structurées et contextualisées pour permettre aux systèmes intelligents de produire des résultats réellement utiles.
Elle donne notamment l’exemple d’une entreprise où plusieurs superviseurs pourraient avoir des définitions différentes d’un même arrêt de production. Sans langage commun ni méthode de mesure uniforme, il devient difficile d’analyser correctement les opérations.
L’intelligence artificielle ne peut donc pas remplacer une bonne connaissance des processus de fabrication. Elle doit plutôt s’appuyer sur celle-ci pour améliorer les décisions.
Des logiciels pour réduire les pertes et améliorer la production
En entrevue, Gabrielle Soucisse a également présenté des exemples concrets de solutions numériques permettant aux entreprises manufacturières d’améliorer leur efficacité.
Premier Tech Digital développe notamment des outils de planification et d’ordonnancement capables de tenir compte des équipements disponibles, des matières premières, des compétences des employés et des délais de livraison promis aux clients.
Ces systèmes permettent de simuler différents scénarios de production et d’aider les gestionnaires à choisir les solutions les mieux adaptées à leurs contraintes.
D’autres logiciels permettent de suivre les opérations en temps réel, notamment la performance des équipements, les arrêts de production, la qualité des produits et les pertes de matières premières. La directrice générale donne l’exemple d’une entreprise qui fabriquerait systématiquement des produits légèrement plus lourds que prévu. Même si les écarts semblent minimes, leur accumulation peut représenter des pertes financières importantes sur une année.
Grâce à la collecte automatisée des données, les entreprises peuvent détecter ces situations plus rapidement et ajuster leur production.
Elle précise que l’intégration de telles solutions ne nécessite pas nécessairement l’achat de nouvelles machines. Dans certains cas, les logiciels peuvent être reliés aux systèmes déjà utilisés.
Son conseil aux dirigeants est de ne pas chercher à tout transformer simultanément, mais plutôt de commencer par le problème qui nuit le plus à leurs opérations.
La planification, les arrêts de production, la qualité ou le manque de visibilité sur les activités peuvent ainsi constituer des points de départ.
Pour Gabrielle Soucisse, attendre le moment idéal pour entreprendre sa transformation numérique risque surtout d’accumuler un retard technologique de plus en plus difficile à rattraper.

Élise Laramée, directrice adjointe à la formation continue et aux services aux entreprises du Cégep Drummond @ Crédit photo et entrevue Eric Beaupré / Vingt55 Tous droits réservés.
Transformer l’usine sans oublier les travailleurs
Si les technologies occupent une place centrale dans les discussions d’InnovUP!, la formation de la main-d’œuvre constitue un autre enjeu majeur.
Élise Laramée, directrice adjointe à la formation continue et aux services aux entreprises du Cégep Drummond, estime que les investissements technologiques doivent impérativement être accompagnés d’investissements dans le développement des compétences.
En entrevue au Vingt55, elle souligne que les entreprises québécoises accusent non seulement un retard en matière de productivité et d’innovation, mais également dans leur culture de formation continue.
Pour elle, ces enjeux sont directement liés.
Les entreprises peuvent acquérir les équipements les plus performants, mais elles ne pourront en tirer pleinement profit si leurs employés ne possèdent pas les connaissances nécessaires pour les comprendre, les utiliser et résoudre les problèmes qui peuvent survenir.
Elle rappelle que la transformation numérique ne concerne pas uniquement les compétences informatiques.
Les travailleurs et les gestionnaires doivent également développer leur capacité d’adaptation, leur autonomie, leur collaboration et leur aptitude à gérer le changement.
Le Cégep Drummond intervient notamment par l’intermédiaire de la formation continue, des attestations d’études collégiales et de son service aux entreprises.
Ces différentes formules permettent d’adapter les formations aux réalités des milieux de travail et aux besoins particuliers des entreprises.
Le partenariat avec le CNIMI permet également de rapprocher les spécialistes de la formation des experts technologiques et des manufacturiers.

Véronique Proulx, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) @ Crédit photo et entrevue Eric Beaupré / Vingt55 Tous droits réservés.
La rareté de main-d’œuvre demeure l’urgence numéro un
Le sommet a également permis d’aborder les défis économiques plus larges auxquels sont confrontées les entreprises manufacturières québécoises.
Véronique Proulx, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), a participé à l’événement et accordé une entrevue au Vingt55.
Elle considère que la tenue d’InnovUP! arrive à un moment particulièrement important pour l’industrie.
Selon elle, le secteur manufacturier québécois subit actuellement plusieurs pressions simultanées, notamment les tensions commerciales, l’augmentation des coûts, les difficultés de recrutement et la nécessité d’améliorer sa compétitivité.
Elle rappelle que le Centre-du-Québec et Chaudière-Appalaches comptent parmi les régions où le secteur manufacturier occupe une place particulièrement importante dans l’économie.
Cette réalité rend la tenue d’un sommet national à Drummondville d’autant plus pertinente.
Malgré l’attention accordée aux tarifs douaniers et aux nouvelles technologies, Véronique Proulx affirme que la rareté de main-d’œuvre demeure actuellement la principale préoccupation exprimée par les entreprises qu’elle rencontre.
Certaines disposent de commandes pour plusieurs mois, mais craignent de ne plus avoir suffisamment de travailleurs pour respecter leurs engagements.
La situation des travailleurs étrangers temporaires représente notamment une source d’inquiétude pour plusieurs employeurs.
Selon elle, les entreprises doivent donc trouver des moyens d’augmenter leur production sans nécessairement accroître leurs effectifs dans les mêmes proportions.
L’automatisation, la robotisation et l’amélioration des processus deviennent ainsi des leviers importants pour maintenir leur compétitivité.
Le coût des investissements et le manque d’expertise freinent les PME
Véronique Proulx souligne toutefois que les dirigeants de petites et moyennes entreprises font face à des obstacles importants lorsqu’ils souhaitent moderniser leurs installations.
Le premier concerne le manque d’expertise interne pour choisir les bonnes technologies et les intégrer efficacement aux activités de production.
Le second est lié aux coûts des investissements et aux délais nécessaires pour obtenir un retour financier.
Certains projets peuvent nécessiter plusieurs années avant de devenir rentables, ce qui représente un risque difficile à assumer pour de petites entreprises.
La représentante de la FCCQ rappelle que, selon les données qu’elle a présentées, 98 % des manufacturiers comptent moins de 500 employés.
Elle donne l’exemple d’un entrepreneur dirigeant une usine de 45 travailleurs qui doit déjà composer quotidiennement avec les retards de livraison, les absences et les problèmes de production.
Pour ce dirigeant, ajouter un important projet de robotisation ou de transformation numérique peut rapidement devenir une responsabilité difficile à gérer.
Elle estime donc que les organisations de développement économique, les établissements d’enseignement et les centres de recherche doivent accompagner les entreprises en fonction de leur réalité, plutôt que de leur proposer des transformations trop ambitieuses dès le départ.
Les fusions et acquisitions comme levier de productivité
La présidente-directrice générale de la FCCQ a également abordé un autre enjeu économique : la taille des entreprises québécoises.
Selon elle, le Québec compte un nombre important de petites entreprises qui pourraient bénéficier d’une plus grande complémentarité entre leurs activités.
Elle considère que les fusions et acquisitions pourraient contribuer à accroître la productivité, à faciliter les investissements technologiques et à renforcer la capacité des manufacturiers à développer des marchés internationaux.
Véronique Proulx évoque notamment les nombreuses entreprises qui devront trouver un repreneur d’ici 2030.
Elle estime que cette période pourrait représenter une occasion de favoriser le regroupement de certaines entreprises et de consolider le tissu manufacturier québécois.
Elle affirme également que les entreprises qui prennent de l’expansion par fusion ou acquisition affichent une productivité nettement supérieure à celles qui ne le font pas, selon les données qu’elle cite.
Au-delà de ces transformations, elle invite les gouvernements à améliorer l’environnement d’affaires, notamment par l’allégement du fardeau administratif et réglementaire.
Ces mesures pourraient, selon elle, permettre aux entreprises de consacrer davantage de ressources à l’innovation et à leur développement.
Un sommet qui mise sur la collaboration pour préparer l’avenir Les quatre intervenants rencontrés par le Vingt55 ont abordé la transformation manufacturière sous des angles différents, mais leurs propos convergent vers une même conclusion les entreprises québécoises disposent d’expertises et de ressources importantes, mais doivent apprendre à mieux les mobiliser.
Pour Hussein Ibrahim, le CNIMI et InnovUP! permettent de rapprocher les entreprises des chercheurs, des étudiants et des spécialistes technologiques.
Pour Gabrielle Soucisse, la priorité consiste à mettre en place les bonnes bases numériques avant de multiplier les projets d’intelligence artificielle.
Élise Laramée rappelle de son côté que la formation continue doit accompagner chaque étape de cette transformation afin de permettre aux travailleurs d’évoluer avec les technologies.
Enfin, Véronique Proulx insiste sur la nécessité d’améliorer la productivité, de soutenir les PME et de répondre rapidement aux enjeux de main-d’œuvre.
Avec plus de 175 participants réunis dès cette première édition, InnovUP! démontre déjà la capacité de Drummondville à mobiliser les acteurs du secteur manufacturier autour de ces enjeux.
L’événement se poursuit ce jeudi 29 octobre avec d’autres conférences, panels, ateliers et échanges consacrés notamment à l’innovation industrielle, à l’intelligence artificielle, à la performance énergétique et aux nouvelles réalités du manufacturier québécois.
Pour les organisateurs, l’ambition dépasse maintenant la réussite de cette première rencontre faire d’InnovUP! un rendez-vous durable, capable de contribuer au développement du secteur manufacturier québécois et de consolider le rôle de Drummondville et du Centre-du-Québec dans l’industrie de demain.

InnovUP! un premier sommet national du manufacturier intelligent à Drummondville @ Crédit photo Eric Beaupré / Vingt55 Tous droits réservés.







