En 1968 : évasion, scandale et tragédie à Drummondville …Raconte-moi l’histoire par André Pelchat

En 1968 : évasion, scandale et tragédie à Drummondville …Raconte-moi l’histoire par André Pelchat
Photo : La une de La Presse de Montréal du 1er mai 1968 et le Palais de Justice de Drummondville. Photo et photomontage : André Pelchat. Tout droit acquitté par le Vingt55

DRUMMONDVILLE

En 1968 : évasion, scandale et tragédie à Drummondville, l’affaire judiciaire la plus sensationnelle et la plus bouleversante du Canada depuis certainement un siècle, une gigantesque affaire de fraude, d’incendies criminels et de meurtres : l’affaire Darabaner ». …Raconte-moi l’histoire par André Pelchat

Lorsque, le 30 avril 1968, le notaire Marc-André Joyal signale le vol de son auto, une Pontiac bleue décapotable, à la police de Drummondville, personne ne fait de lien avec la douzaine d’individus détenus au Palais de Justice, déjà condamnés pour divers crimes mais appelés comme témoins dans le procès de Jean-Jacques Gagnon, accusé du meurtre d’un certain homme d’affaire de Sherbrooke, M. Henri-Paul Chandonnet.  Personne ne fait non plus de lien avec le bruit que les détenus se mettent soudain à faire en chantant et en criant. Pourtant, c’est ce chahut qui permet à trois d’entre eux, Yves Simard, condamné pour vol à main armée,  Claude Levasseur et Gaston Plante condamnés pour meurtre, de scier les barreaux de leur cellule, en 40 secondes,  et de s’évader rejoignant un quatrième complice qui les attends… à bord de la voiture volée du notaire Joyal !

Les noms des trois criminels sont déjà connus mais, surtout, le procès qui a servi de cadre à leur évasion est lié à ce qu’un journaliste de La Presse, de Montréal, appelle « l’affaire judiciaire la plus sensationnelle et la plus bouleversante du Canada depuis certainement un siècle, une gigantesque affaire de fraude, d’incendies criminels et de meurtres : l’affaire Darabaner ».

Moïse Darabaner était un homme d’affaire de Québec connu pour tenir un commerce de prêt sur gage imposant des taux d’intérêt très élevés. Il était aussi fortement impliqué dans le secteur de la construction, président d’une vingtaine de compagnies.  La police rencontra son nom en enquêtant sur une affaire de faillites frauduleuses. Puis, on découvrit l’implication de Darabaner dans des affaires d’incendies criminels et de fraudes à l’assurance. Des gens à qui il avait prêté de l’argent et qui ne parvenaient pas à rembourser s’en tiraient comme suit : des hommes au service de Darabaner incendiaient la maison de la personne endettée, qui reversait ensuite à Darabaner le montant de la prime d’assurance. On découvrit ensuite que la bande de cet homme d’affaire bien particulier n’hésitait pas à faire disparaître des témoins gênants : on peut la relier à au moins sept meurtres ! Parmi ceux-ci, celui de Henri-Paul Chandonnet par Jean-Jacques Gagnon, dont le procès fournit l’occasion à nos trois truands de partir en cavale.

Enfin, le livre L’affaire Gerda Munsinger (2014) de Gilles-Philippe Delorme et Danielle Roy, nous apprend que Darabaner fréquentait de près le monde politique :  En 1962, Lester B. Pearson, élu avec un gouvernement libéral minoritaire à Ottawa ne paraissait pas devoir rester en poste bien longtemps. Peu de temps après plusieurs individus, notamment le financier John C. Doyle, parviennent à convaincre six députés créditistes de passer au parti libéral et ainsi donner la majorité à Pearson. Une grande quantité d’argent liquide semble avoir servi « d’argument ». Or, Moïse Darabaner était commissaire à la Cour Supérieure et ce fut lui qui rendit cette défection officielle, empochant 25,000$ au passage ! C’est dire que l’affaire est suivie par tous les médias du pays et que le fait que l’évasion des trois compères se produisent lors du procès d’un des accusés attire l’attention, bien qu’ils n’aient, eux-mêmes, aucun lien avec la bande de Darabaner.

Nos trois évadés eux, sont considérés comme « extrêmement dangereux » par les forces de l’ordre. En effet, Levasseur a été condamné à perpétuité pour le meurtre de M. Ernest Marier, gérant de la Caisse populaire de St-Germain-de-Grantham,  Plante était condamné à vie comme « criminel d’habitude » après une série de vols à main armée et Simard purgeait une peine de 6 ans à Cowansville pour vol à main armée.  Des hommes, donc, ayant bien peu à perdre.  De plus, Levasseur et Plante s’était déjà évadés de prisons où ils étaient détenus séparément. Rien d’étonnant donc que l’article de La Presse du 1er mai suivant indique que « En fin d’après-midi et au cours de la nuit dernière, des barrages étaient dressés sur toutes les routes donnant accès à Drummondville, et les automobilistes faisaient l’objet des plus minutieuses vérifications ».

Tout cela n’empêcha pas les trois bandits de commettre un hold-up à Granby moins de 24 heures après leur évasion.  Signalons que l’auto du notaire Joyal fut retrouvée intacte près de Montréal un mois plus tard et que les voleurs, décidément attentionnés, expédièrent les clés par la poste au propriétaire !

Ce fut néanmoins la dernière péripétie cocasse de cette affaire. La suite fut beaucoup moins drôle :  Levasseur fut rattrapé et arrêté sans difficulté le 8 mai suivant à Montréal mais une fusillade éclata quand on voulut arrêter Simard. Un policier fut tué, puis Simard se suicida avec son revolver. Un mois plus tard, Gaston Plante fut appréhendé à son tour. Point final tragique : le 22 juillet, Levasseur se pendait dans sa cellule du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.

Darabaner, pour sa part, s’en tirera avec une sentence de 9 ans pour fraude. Il en fit sept et repris ses activités pour être de nouveau arrêté en 1973. Cet énigmatique personnage disparaît ensuite des archives judiciaires.

André Pelchat
CHRONIQUEUR
PROFIL

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