Les sœurs Martel, héroïnes du mois d’avril 1928 à Drummondville…raconte-moi l’histoire par André Pelchat

Les sœurs Martel, héroïnes du mois d’avril 1928 à Drummondville…raconte-moi l’histoire par André Pelchat
Accident ferroviaire, Drummondville, 1928. Société d’histoire de Drummond, Collection Raymond Bergeron ; P12-7.2C2 : @ Droit d'utilisation acquitté par le Vingt55

DRUMMONDVILLE

À Pâques, en avril 1928, les sœurs Malvina et Régina Martel (Mesdames Donat Grondin et Napoléon Bernier pour les journaux de l’époque) ne s’attendent certainement pas à être des héroïnes avant la fin de la journée. Ce jour de Pâques semble d’abord se distinguer par une température presqu’estivale et Régina est venue rendre visite à sa sœur qui habite à 50 mètres du pont de chemin de fer.

Dans les années 1920, le trafic ferroviaire a beaucoup augmenté à Drummondville qui a beaucoup changé depuis le début du siècle : entre 1911 et 1933, la population est multipliée par 5,44 et dépasse les 10 000 habitants.

Or, cette fin de semaine de Pâques 1928 est marquée par des crues et des inondations à plusieurs endroits de la province. Longue-Pointe, près de Montréal, est sous « quatre pieds » (1 m 21) d’eau et complètement isolée. À Drummondville, la débâcle est exceptionnelle et les eaux entraînent de gigantesques blocs de glace, endommageant même le barrage hydro-électrique de la Southern Canada Power.

Vers 15 h. les sœurs Martel ont quitté la maison et mis les enfants à l’abri car la montée des eaux leur fait craindre d’être inondées. Elles sont sur le chemin Hemming, au bord de la rivière Saint-François, parmi les badauds venus voir la débâcle. Les eaux montent rapidement, charriant les glaces, et les gens réalisent avec effarement que le pont du chemin de fer Canadien National est en train de s’effondrer ! C’est alors qu’on entend venir le train de passagers de l’express Québec-Montréal, bondé de passagers en ce jour férié, qui siffle en passant à Saint-Cyrille. Il est évident que le conducteur ignore que le pont s’écroule !

C’est à ce moment que les sœurs Martel tentent d’empêcher la catastrophe : désireuses de signaler le danger au conducteur du train, elles s’élancent sur la voie avec, pour servir de signal, un tablier blanc et une jupe rouge. Agitant ces drapeaux improvisés et criant à s’époumoner, elles tentent d’attirer l’attention du conducteur. Celui-ci, Malvin Houston, les aperçoit et comprenant la situation, il ordonne à son adjoint de sauter hors du véhicule et reste aux commandes, réduisant la vitesse autant qu’il ose le faire sans faire dérailler son engin.

Cela sera toutefois insuffisant. Les deux sœurs n’ont que le temps de se lancer contre une clôture pour éviter d’être écrasées par le train. Elles voient la locomotive et le wagon à bagages plonger dans la Saint-François. Le premier wagon du train (il y en a 12 ou 14 selon les témoins) reste en équilibre au bord du cours d’eau. Enfin le train s’immobilise. Un témoin dira que le choc a été tellement violent que l’un des « calorifères » du train vola en éclat et que quelques passagers furent blessés par des éclats de verre.  Les passagers en panique se précipitent vers les sorties.

Quand le bilan sera fait, on découvrira que la tragédie a fait quatre morts. Le conducteur Houston mourra des suites de ses blessures malgré les efforts de plusieurs personnes qui ont fait la chaîne humaine pour le sortir de l’eau glacé. Les autres victimes sont deux employés du C.N. qui se trouvaient dans le wagon à bagages, M. Jos Robin et Raoul Thivierge, ainsi que Léo Joyal, un jeune homme de Drummondville, qui s’est trop approché et a été précipité dans la rivière en crue. L’adjoint de Malvin Houston en a été quitte pour une cheville cassée. Mais le sang-froid des sœurs Martel (et celui du conducteur) a sauvé les vies des centaines de passagers du train.

On s’en doute, il y aura des suites : après une saga judiciaire se prolongeant de l’autre côté de l’Atlantique, le Conseil privé, à Londres*, condamnera la Southern Canada Power à payer des dommages et intérêts au Canadien National.

Malvina et Regina Martel sont les héroïnes du jour. Elles auront droit à des félicitations publiques, à une médaille d’argent gravée à leur nom et à une bourse de 500 $ du Canadien National. Elles l’avaient bien mérité !

Pont du chemin de fer Canadien National 8 avril 2021 © Crédit photo Eric Beaupré. Tous droits réservés.

Pont du chemin de fer Canadien National 8 avril 2021 © Crédit photo Eric Beaupré. Tous droits réservés.

*Cette instance sera le plus haut tribunal d’appel pour le Canada jusqu’en 1949.

Sources :

 Prince, Gérald, La Tragédie de Pâques, Société d’Histoire Drummond

Articles Historiques « Tragédies de l’inondation » La Tribune, Sherbrooke, 12 avril 1928, p A1 (BANQ)

Paré, Robert Jos. Marier, l’homme qui donnait un coup de pouce à la providence Drummondville, Société d’Histoire Drummond, Septembre 2018, Tomes 1 et 2

Rioux, Marcel et Yves Martin French Canadian Society  Toronto 1964, McLelland and Stewart 405 p.

Bellavance, Claude, Yvan Rousseau et Jean Roy Histoire du Centre-du-Québec Les Presses de l’Université Laval,2013, 1018 p.

Photo : Accident ferroviaire, Drummondville, 1928. Société d’histoire de Drummond, Collection Raymond Bergeron ; P12-7.2C2 : Droit acquitté par le Vingt55

Photo: Pont du chemin de fer Canadien National 8 avril 2021 © Crédit photo Eric Beaupré / Vingt55. Tous droits réservés.

André Pelchat
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